Affichage des articles dont le libellé est sociologie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est sociologie. Afficher tous les articles

mercredi 15 février 2017

Morse et requins

"Chercher le morse". Je repense souvent à l'interjection de Donny dans The Big Lebowsky. Alors que le Dude et Walter tentent de démêler la sombre affaire de l'enlèvement de Bunny en cherchant "comme disait Lénine, 'à qui cela profite', enfin tu vois ce que je veux dire", Donny lance ce qui serait la citation correcte: "Chercher le morse".

Donny confondait en fait Lénine et John Lennon, l'auteur de la chanson psychédélique des Beatles "Je suis le morse" (I am the Walrus), et je crois maintenant qu'il n'enjoignait pas à confondre les ogres capitalistes (find the walrus), mais reprenait plutôt exactement le titre de la chanson des Beatles, avec son incongruité habituelle. Qu'importe, cela me semble pertinent de déterminer qui telle ou telle activité engraisse, d'autant plus qu'élucider cette affaire est rarement facile, le tabou de l'argent étant alors bien utile à celui qui s'en met plein les fouilles pour rendre invisible son larcin.


Ayant participé pour la première fois à un "voyage organisé" (ツアー tsuaa, tour) de plongée, qui m'a paru assez onéreux, je me suis donc demandé à qui précisément revenait mon argent durement gagné.

Les 5 plongées en 2 jours étaient facturées 30,000 yens par personne, incluant un déjeuner léger et du thé sur le bateau. Les petits-déjeuners, dîners, ainsi que les deux nuits à l'auberge du même tour operator revenaient à 14,000 yens, soit 7,000 yens par nuit.

Le matériel de plongée est certes cher, mais nous avions amené nos propres gilets et détendeurs (prêtés par Kahoo), ainsi que palmes, masques et combinaisons, n'utilisant que les bouteilles du magasin de plongée. Le prix des bouteilles, du remplissage en air comprimé et de l'essence et de l'entretien du bateau me semblent aisément rentabilisés, étant donné que nous partagions le bateau entre une douzaine de plongeurs. Reste le personnel: Le capitaine de bateau, le guide de palanquée, un apprenti qui aide à transporter le matériel, et un superviseur qui s'occupe de la communication avec le bateau.

Aux repas, nous retrouvions tout le personnel de plongée affairé aux fourneaux, au service et au ménage, à l'exception du guide de palanqué. Le salaire journalier est d'environ 5,000 yens, et sans doute jusqu'à 10,000 yens pour le guide. Le montant total versé par les 12 plongeurs, 15,000 yens chacun pour une journée, est de 180,000 yens. Après paiement des salaires (faibles malgré un travail long et difficile) et des autres frais fixes et courants de l'entreprise, il semble assez aisé pour le patron d'extraire de ce chiffre d'affaire un revenu tout à fait confortable.


Il est malheureusement impossible sans recourir à quelque technique d'espionnage ninja d'en savoir plus sur les comptes de l'entreprise, qui sont bien sûr opaque, en vertu du tabou de l'argent évoqué précédemment. A moins d'être proche d'un tel patron, ou de le devenir soi-même.

Tergiversant sur l'impasse à laquelle semblait vouée mon désir d'investigation, j'ai eu la surprise de croiser inopinément le-dit patron de l'établissement. Entre la portière de la Jeep dont il venait de s'extraire et la porte arrière de l'établissement où il s'engouffrait, Kahoo a eu le temps de le saluer, il s'est enquérit de la qualité de notre plongée ("vous en avez vu [des requins-marteaux] ?") et nous nous sommes inclinés pour montrer notre gratitude. Puis Kahoo s'est tourné vers moi et m'a glissé: "Il est blindé." (お金持ち, okane mochi) et je me suis retenu d'ajouter : "Ben oui, avec nos sous !", comprenant que sa remarque n'avait rien d'une accusation, mais tenait plutôt de l'admiration.

Plus tard à dîner mon regard est attiré par un employé attablé au fond du réfectoire derrière nous. Il compte des liasses de billets de 10,000 yens, une trentaine environ.

Belle journée pour le morse.

mardi 17 janvier 2017

L'envers des masques

Au début j'avais du mal à me faire à l'idée de bosser. Je m'offusquais pour un rien, prêt à criser à la moindre demande de Teruya de balayer la cour ou de commencer une demi-heure plus tôt. Et puis je me suis fait une raison, j'ai accepté de suivre les ordres. Lorsque le manager M. Nakamura m'a montré les trois retards d'une à trois minutes du mois précédent sur mon relevé de présence, m'expliquant que si je recommençais on m’enlèverait une demi-heure de paye, plutôt que de rétorquer que tous les autres jours j'étais arrivé largement en avance, j'ai ravalé ma fierté et me suis excusé.

Depuis que je me suis rendu compte que m'énerver nuisait avant tout à ma santé et n'apporterai aucun changement à mon environnement de travail, je me sens plus relax. Mais ce n'est qu'une impression, avec un lourd prix à payer, celui de la soumission.

Et lorsque le ressentiment de s'être laissé soumettre devient insupportable, il nous rend méchant.

Comme lorsque Yuuki commente le fait que j'utilise mon téléphone portable au travail alors que c'est interdit. Je lui dit que ça me regarde, que les managers utilisent bien le leurs. Je ne dit à personne ce qu'ils doivent faire ou ne pas faire, et j'aime qu'on me fasse la même courtoisie. Plus tard lorsque Yuuki me demande d'utiliser mon ordinateur, je l'ignore et continue de pianoter, et elle finit par repartir.

Une heure plus tard Teruya vient me demander si j'ai mon téléphone sur moi. Je tapote la poche avant de ma veste et répond que oui, aujourd'hui je l'ai, n'osant pas assumer totalement mon effronterie et le fait que je l'ai toujours. Elle me rappelle à la règle, expliquant que nous travaillons avec des données personnelles que nous ne pouvons risquer de voir fuiter. C'est un prétexte bien sûr, nous savons tous les deux que la règle n'a aucun autre fondement que celui d'empêcher les employés d'utiliser leur temps salarié autrement qu'au bénéfice de l'entreprise.

Le lendemain je ne peux m'empêcher de confronter Yuuki :

"- Tu lui as dit, hein.
Sa réponse est attendue, tout comme moi elle n'assume qu'à moitié son geste et commence par nier : - Dis quoi ?
- A Teruya. Tu lui as dit que j'avais mon téléphone au travail.
- Bien sûr, parce que c'est interdit.
- Laisse tomber, ne me parle même plus.
- Et toi, fais ton travail ! Je ne crois pas avoir fait quelque chose de mal, moi !"

Quelque minutes après je lui demande si on peut se parler en privé, mais c'est désormais elle qui m'ignore, et je n'ai pas l'occasion de lui présenter mes excuses.

En prenant Abe comme modèle à suivre, l'incarnation du travailleur-automate comme le garçon de café de Sartre, je finis par lui ressembler. Et Keiko me compare d'ailleurs à lui lorsque Yuuki lui raconte l'anecdote, comme un avertissement contre le danger qui guette celui qui se dévoue à un travail auquel il ne prend aucun plaisir. On porte le masque et c'est lui qui finit par nous porter, on ne réfléchit plus, on perd notre liberté.

C'est à se demander ce qui nous mue à jouer ces rôles imposés.

Peut-être par facilité, pour trouver une raison-d'être toute faite, plutôt que de prendre la peine de se l'inventer.

jeudi 12 janvier 2017

Bas les masques

Si pour moi le boulot de service se caractérise par l'artificialité des interactions, donc l'annihilation de soi, pour Keiko, le masque sert aussi de bouclier de l'âme pendant les heures de fonction. Faire semblant permet de ne pas se laisser affecter par des tâches inutiles et ennuyeuses, et certains collègues qui le sont autant.

Mais si cette conception est rassurante, le choc n'en reste pas moins grand quand les masques tombent.

Comme lorsque Abe, le parfait petit soldat de l'hôtellerie, droit comme un "i", avec sa façon tellement déférente de parler que c'en est comique - il va jusqu'à s'excuser en s'inclinant devant la porte de la chambre des clients après l'avoir refermée - est interpellé par Keiko au sujet d'un gobelet dans la poubelle et qu'il lui rétorque : "C'est moi qui l'ai jeté, et alors? T'as un problème? Tu vois pas que je suis occupé, là?".

La violence de cette agression verbale est décuplée par le changement radical de ton, comme un déchirement dans le tissu des interactions sociales, d'où surgit la face la plus aggressive des âmes et qui dévaste les cœurs purs. Keiko est bouleversée, elle part sangloter auprès du manager M. Nakamura et tente avec lui de donner un sens à cette soudaine eruption de brutalité.

Est-ce l'homme Abe qui est fondamentalement abusif, mais parvient à le dissimuler 99% du temps, ou est-ce l'entreprise dans laquelle il s'investit tant, corps et âme, qui l'use au point de le rendre sociopathe ?

Il semble bien que la fatigue psychique liée au faire semblant de notre quotidien professionnel soit le terreau de la crise de nerf (Keiko et Abe), des troubles du sommeil (Yuuki) et autres affections liées au stress.

mercredi 4 janvier 2017

La vanité des masques


Aujourd’hui Takashi a commencé la récolte de canne ; un boulot pénible mais qui paye bien, le temps d’une saison. Sur 11 heures de travail, de jour et de nuit en alternance d’une semaine sur l’autre, il fait des pauses toutes les demi-heure et 2 heures de sieste.

En comparaison, je me rends compte que mon boulot est certes moins éreintant physiquement, mais l’est en proportion inverse beaucoup plus sur le plan psychique.

Mes fonctions de réceptionniste (bell boy, check-in, service de chambre, relations clientèle ; traitement de données informatiques, maintenance et comptabilité) incluent de longues plages de latences, où ma seule tâche est d'être disponible pour les clients. Mais surtout d'avoir l'air disponible. 

Ainsi le manager assistant, Abe, me rappelle à l'ordre quand, dans le lobby, je pose les mains sur mes hanches, ou lorsque je tourne le dos à des clients pour m'adresser à un collègue. Non, il faut constamment se tenir face au client, avec une posture bien spécifique : Les mains de part et d'autre le long du corps, ou l'une sur l'autre devant soi, de préférence la gauche sur la droite, car c'est cette dernière qui symbolise "le faire". On montre ainsi qu'on se retient poliment d'agir, rendant ostentatoire une passivité qui n'a rien d'oisif.

Le stress d'être constamment sur ses gardes au service du client est doublé par l'obligation d'avoir l'air occupé devant ses supérieurs, malgré l'absence de tâche concrète. Ainsi dans un moment de latence vers 11 heures Teruya m'enjoint-elle à trouver "quelque chose à faire", sans quoi on pourrait me demander de venir 4 heures tôt le matin puis de nouveau 4 heures dans l'après-midi plutôt que mes huit heures successives, le patron ayant fait une réflexion à ce sujet. Ce qui m'apparût d'abord comme un conseil, bien que légèrement culpabilisant, est-il en fait autre chose qu'une injonction à faire semblant ?

Contrairement à d'autres collègues, je parviens à m'asseoir régulièrement en prétextant utiliser l'ordinateur pour écrire quelque manuel anglo-japonais de formation du personnel, m'autorisant un peu de répit tout en consultant des pages perso.

Ces 9 heures de présence au boulot, qui incluent une heure de repas/repos, induisent une fatigue de nature très différente que celle de mon ami Takashi, mais autrement plus pernicieuse. S'il a la satisfaction de participer à la production d'une matière première renommée de la région, nous autres réceptionnistes jouons la comédie du service au bénéfice d'une relation commerciale dont on ne perçoit qu'infimement le bénéfice, et de surcroît indirectement (l'effort fourni à recevoir un client de la meilleur façon possible est ici rarement récompensé par un pourboire). Nous sommes soumis à porter le masque de la disponibilité, une forme de renoncement implicite de sa propre personnalité, dont le seul mérite semble d'être son caractère révélateur d'un contexte plus général d'aliénation par le travail.

mercredi 13 juillet 2016

L'île des possédants

Nico n'a pas été très impressionné par les restaurants ici, malgré de une agriculture locale riche. Je rejoins son avis et l'explique par le monopole qu'exercent une poignée d'entrepreneurs sur le commerce local. Ces quelques gros possédants ouvrent ici un resto, là un hôtel ou un bar ou encore un karaoké, dans le seul but de maximiser leur profit et au mépris de toute prétention qualitative. Ils n'y travaillent pas, ne s'investissant donc d'aucune façon autre que purement financière, et ils réduisent au minimum leurs "coûts", choisissant des produits bas de gamme ou tout juste corrects et payant leur personnel souvent en dessous du salaire horaire minimum ou, pire, au mois, faisant alors travailler leurs salariés des horaires impossibles. Ces employés souvent amateurs et peu motivés, du fait de leur maigre salaire, ne peuvent offrir un service que tout juste satisfaisant, mais vendu au prix fort à une clientèle touristique, qui suivra les "recommandations" des journaux locaux qui sont en fait des publicités déguisées. Les saisonniers aussi fréquentent ces lieux pour socialiser, faute de mieux, étant donné que la socialisation se passe ici quasi exclusivement à l'extérieur du domicile.

Ainsi le patron du café où travaille Junko pèse ici très lourd en tant que loueur de jet ski, sa principale activité, mais il a aussi racheté en catimini un izakaya l'année dernière. Il est par ailleurs, à 39 ans, gérant d'une vingtaine d'izakayas dans son Nagoya natal. Le patron du magasin de sports nautiques voisin, également natif de Nagoya, loue aussi des voitures européennes de luxe, et s'est offert récemment un yakitori. Le patron du restaurant où travaille Yagi-chan possède aussi une chaîne de magasins de proximité et plusieurs immeubles à louer. Le patron du Miyako Onsen Hotel possède aussi la clinique privée qui lui fait face...

dimanche 3 juillet 2016

Comment ne pas obtenir un visa pour le Japon 2

Le 14 mai, Yagi-chan, bien décidé à me voir obtenir un permis de travail, m'emmenait prospecter dans trois resorts. Les trois se ressemblaient trait pour trait dans leur configuration (6 ou 8 villas privatives, parfaites pour une lune de miel, à partir de 50,000 yens la nuit) comme dans leur localisation (vue imprenable sur la mer) et leur architecture (toits rouges imitants les maisons traditionnelles).

Apprenant par Yagi-chan que la plus récente de ces resorts, ouverte en avril de cette année, a publié dans le journel des offres d'embauches pour trois membres du personnel, je postule par courriel. Je reçois rapidement une réponse et une offre d'entretien d'embauche.

Autre élément prometteur: le gérant est un indigène, basé à Naha où il dirige une entrepise d'mmobilier.

Je me rends à l'entretien confiant, attiché de ma plus belle chemise kariyushi (un vêtement préférentiel à Okinawa dans tout contexte officiel). Le responsable me présente les lieux, puis m'annonce rapidement que je serais parfait pour le poste de réceptionniste, mais que mes tâches seraient variés. Je participerais notamment à la composition du menu (qui comporte une importante section "cuisine française"), et on me demandera aussi de nettoyer la piscine ou d'aider en cuisine ou au service, tout en assurant un accueil de qualité mais détendu à la clientèle fortuné. Je ne cache pas mon enthousiasme à l'énoncé de cette description de poste aguichante. Et mon avenir professionnel dans cette entrpeprise me semble autant promit qu'assuré.

J'ose même penser que le feeling est réciproque, que leur désire de m'embaucher est suffisant pour se donner la peine de faire les démarches nécessaires. Au moins d'essayer. J'envoie donc les coordonnées du bureau d'immigration au responsable, qui répond toujours promptement et affirmativement.

Puis plus de nouvelles. Préférant chercher rapidement la voie d'une relation la plus directe possible avec le patron de l'hôtel, je commence à mentionner autour de moi mon désir d'y travailler, cherchant par ailleurs des connaissances potentielles dudit patron qui pourraient glisser un mot favorable à mon sujet.

Mais la seule personne capable de m'en dire davantage sur le mystérieux propriétaire, un mois et demi plus tard, est le patron d'un autre hôtel, que je rencontre après avoir passé une journée à faire des lits pour combler un peu la déficience de personnel en ce début de haute saison (à l'approche du mois de juillet). M'entendant prononcer le nom de l'hôtel dont j'attends toujours des nouvelles, quoique m'octroyant la latitude d'explorer d'autres options, il écarquille les yeux:

"- Ah non, ça m'etonnerait que ça le fasse avec cette boîte-là, mon garçon! L'ancien proprio a vendu, n'a pas payé son personnel ni remboursé les banques. Il s'est tout bonnement volatisé!
- Mais je croyais qu'ils venaient juste d'ouvrir, en avril?
- Oui, c'est ce qu'ils font croire, car la vente s'est passée en quati-mini.
- Pourtant j'ai visité l'hôtel, ils semblent faire le plein... aux tarifs où sont les chambres les affaires doivent être plutôt bonnes, non?
- Ecoute mon garçon: J'ai vingt ans de métier dans l'hôtellerie. Ce genre de resort, avec quelques villas hors de prix, ici ça ne marche pas, point barre. Les gens peuvent trouver moins cher et tout aussi bien sans problème."

Etant par ailleurs de plus en plus au fait de certaines magouilles de quelques gros bonnets avides à Miyako, et ayant vu, en tant que membre du personnel donc de l'intérieur, le rendement effectif de son hôtel, je n'eu d'autre choix que de me résigner à tirer un trait sur ce rêve naissant où je me voyais déjà réceptionniste des stars venant trouver refuge quelques nuits sur l'île paradisiaque.

mercredi 29 juin 2016

Comment ne pas obtenir un visa pour le Japon, ou La mauvaise réputation

Je rencontrais Ichiho à l'été 2014, au cours d'un périple d'une semaine sur l'île de Miyako (宮古島 miyakojima) avec une amie de Naha et six autres voyageurs. Nous campions sur la plage d'Aragusuku et notre amie, qui avait vécu trois ans sur l'île, était notre guide. Elle nous présenta son amie Ichiho qui managais un café et qui, aprenant mon état de barman sur l'île principale, m'incita à rester en contact pour venir, un jour, travailler avec elle.

Laissant rarement une invitation sans réponse, je décidais de venir effectivement travailler à son café un an plus tard, en juillet 2015. Elle me fit rencontrer le patron, qui valida l'embauche. J'y travaillais pendant deux mois, avec Ichiho comme manager et Erika sa seconde, une joyeuse équipe assurant le bon fonctionnement du lieu du matin au soir, ne chômant pas pour servir les trois repas de la journée, smoothies, café et jus de fruits frais, toujours dans la bonne humeur. J’emménageais rapidement chez Erika, qui vit dans un grand appartement de fonction avec deux chambres dont une inutilisée qui devint la mienne pour l'été. Je me fis apprécier comme hôte propre et respectueux, faisant le ménage et la cuisine pour Erika, et promenant sa chienne.

L'expérience fût si bonne que je m'enquérais auprès de Ichiho de la possibilité d'embauche à plus long terme, qui nécessiterais une demande de visa professionnel de la part de l'entreprise auprès du bureau local d'immigration (constitué ici d'un unique fonctionnaire). L'entreprise m'enverrai ensuite le graal de tout demandeur de visa, le Certificate of Eligibility, que j'irais fièrement présenter à l'ambassade du Japon en France pour me voir délivrer le visa professionnel d'un an renouvelable. Le patron fût prompt à accepter la procédure, et tout le monde me félicita solennellement.

Peu avant mon retour en France, Erika me prévint tout de fois qu'en devenant employé de l'entreprise (会社員 kaishain), je devrais moduler mon comportement privé, car ma réputation sur l'île affecterais celle de l'entreprise. En effet Erika regrettait ma fréquentation d'individus par trop festifs, et mon image souffrait de ce qu'aucuns percevaient comme une certaine tendance aux romances frivoles. Il conviendrait donc de soigner mon image sociale en réduisant ces tendances, pour ne pas endommager l'image de l'entreprise dont je deviendrait employé. Je ne fis à l'époque que peu de cas de cet avertissement, car, d'une part, je n'apprécia guère que l'on me fasse la morale, et d'autre part, il était clair que je continuerais à agir le plus librement du monde dans mes activités extraprofessionnelles.

C'est Ichiho qui se chargeait des démarches. Elle me montra même les papiers récupérés au bureau d'immigration, et m'informa qu'elle devrait me trouver un statut bien particulier, correspondant à une position professionnelle affectable à un étranger (chef, traducteur etc.) - et, j'imagine, pas de n'importe quelle nationalité; mais en tant que Français j'ai la chance de ne souffrir d'aucun stéréotype négatif. Pour exprimer la difficulté d'obtenir un visa, Ichiho me rapporta aussi que, le nombre de ces statuts étant restreint selon la taille de la ville, le fonctionnaire avait prévenu que je ferais mieux de tenter ma chance à Tokyo.

Nous avions convenu que j'embaucherais en janvier. Mais quand vint le premier mois de l'année, c'est moi qui dût la contacter par messenger, pour m'entendre dire que je devrais en fait attendre avril, car les démarches prenaient plus de temps que prévu. En avril, je la contactais de nouveau, et elle me demanda d'attendre encore un peu et que, au fait, elle quitterais la boîte à la fin du mois. Ainsi, le café ne serait plus, à moins que je vienne la remplacer comme manager. Je répondis qu'avec plaisir, et ce dès réception du sacro-saint Certificate of Eligibility. Mais quelques messages plus tard, tout en réitérant l'invitation, elle déplora que l'entreprise ce pouvait finalement pas m'obtenir de visa, et que je devrais donc trouver un autre moyen pour l'obtenir.

Réalisant alors que j'aurais peut-être mieux fait d'être en contact direct avec le patron, je décidais de lui composer un message en forme d'ultime recours. Je résumais en détail toute la situation, et concluais en lui demandant de bien vouloir me faire parvenir au moins une promesse d'embauche, que je pourrais utiliser pour faire la demande de visa par moi-même. Je montrais la réponse du patron à une amie japonaise, qui fût d'accord pour la qualifier d'"horrible" (酷い hidoi): un "Non" sec et brutal.

Je ne m'en offusqua guère plus longtemps, et me laissai emporter par cette envie irrésistible de rejoindre l'île. J'acheta mon aller simple pour trois semaines plus tard, le début du mois de mai.

Je fût accueilli de nouveau à bras ouvert par Erika, et son colocataire et collègue avec qui je partageais la chambre. Je ne pût dissimuler longtemps ma frustration de n'avoir pas obtenu le visa promit par son patron, qui n'a semble-t-il pas fait le nécessaire. Mais selon elle il n'en était rien. Même quand je lui montra notre bref échange, elle insista qu'il s'agissait d'un "problème de communication". Et d'accuser Ichiho, désormais absente de l'entreprise, de ne pas avoir fait aboutir les démarches.

Bien que perplexe, j'accepta pour le moment cette version des faits. Quelques semaines plus tard, je m'étais trouvé un job, et j'avais déjà acheté mon billet de retour, délimitant le nombre de jours passés ici, dont je ne profiterais ainsi que plus pleinement. Mais l'affaire continua de m'intéresser, dans la mesure où les impressions et déclarations contradictoires m'empêchaient de l'élucider. En surfant au large de la plage de Yoshino, je surprit une conversation de l'ami Ken, qui, après m'avoir salué, se tourna vers un autre surfer pour me présenter: "Il travaillait au Painagama Cafe, mais il a du arrêter car il s'amusait trop (avec les filles)" Non mais c'est une blague! C'est en tout cas la théorie de Nico à qui je rapporte l'anecdote. Une réputation de Don Juan aurait-elle vraiment desservie mon embauche alors que celle-ci semblait décidée à l'issu de mes deux mois sur l'île?

Ce n'est que lundi soir dernier que j'ai enfin rencontré Ichiho, pour la première fois depuis mon retour. Elle s'enquit de mes activités à Miyako, puis, sans transition, s'exprima sur ma "vie privé", qu'il faudrait que je "change", alors que sur le plan professionnel je serais irréprochable. Lorsque je mentionna la difficulté de m'obtenir un visa, elle m'avoua que ce serait non pas le patron mais son second, Makoto-san, qui y aurait mit son veto.

J'allais donc poser franchement la question à Makoto le lendemain - est-ce qu'il avait vraiment eu des inquiétudes qui l'auraient incité à s'opposer à mon embauche? Et si oui, qu'elles en étaient la nature? Il nia en bloc, insistant qu'il n'opposait en rien que je travaille au café, protestant d'un air compatissant et penaud: "on t'as même laissé dessiner les nouveaux menus récemment!" (un "travail" non rémunéré que j'ai fait pour faire plaisir à Erika). Au passage, la formulation de Makoto ("on t'as laissé") identifie le travail à une faveur accordé par l'entreprise au travailleur. Dans un effet wellesien de la victoire idéologique du néolibéralisme, l'effort des travailleurs leur est complètement reniée, et, pire, inversée par rapport à la contribution de l'employeur dans l'échelle de valeurs.

J'appris le soir même par Erika qu'il appela ensuite Ichiho pour l'incendier, et de compatir... avec Makoto. Cette défense inconditionnelle de ses supérieurs hiérarchiques confirme l'endoctrinement aveugle d'Erika à la cause de "son" entreprise. Pour m'en persuader de la bonne volonté, elle ajouta qu'elle pourrait sans problème soutenir de nouveau ma candidature auprès du patron, dont elle est proche. Mais je déclinais poliment, préférant oublier cette entreprise, dont la parole des membres me paraissait désormais douteuse.

Je ne peux pas être définitivement sûr des raisons pour lesquels je n'ai pas obtenu de visa (doute qui érode malheureusement ma confiance pour mes anciens collègues et, pensais-je naïvement, ami-e-s). Mais il semblerait bien que ce soient des considérations d'ordre privé, un jugement sur mon comportement et mes valeurs personnelles, qui aient aboutit à mon rejet de cette entreprise. Cette décision indique une intrusion qui me semble délétère de l'entreprise dans la vie privé de ses employés, en forme de contrôle insidieux et culpabilisant.

La liberté individuelle est ici réduite au profit de l'image de l'entreprise et de la vie en son sein, régie par le patron et les cadres dirigeants.